dimanche 21 décembre 2025

Marcel Carné, Le quai des brumes, 1938

Un déserteur, dans un port, s’éprend d’une jeune fille.

Toute la séquence inaugurale (la première demi-heure) justifie à elle seule le destin du film : décor (Alexandre Trauner), photographie (Eugen Schüfftan), musique (Maurice Jaubert), atmosphère, personnages, acteurs — jusqu’au ciré (Chanel) de Michèle Morgan ; tout est fascinant, sublime, déroutant, et le film aurait pu s’arrêter là.

Par la suite, si les différentes intrigues et les personnages qu’elles mettent en scène justifient le récit, elles n’ont pas toutes le même intérêt, plastique, mélodramatique, mythique — et certaines sont techniquement et visuellement faibles.

Mais en dépit de ces quelques baisses de régime, Le Quai des brumes reste un mélodrame bouleversant sur la frontière, la brume, les zones interlopes, le pouvoir, les quais — à la distribution extraordinaire : Michel Simon, Michèle Morgan, Le Vigan, Pierre Brasseur et Gabin, acteur proprement monumental qui aura incarné les années 30 comme sans doute aucun autre.


mercredi 17 décembre 2025

Rebecca Zlotowski, Vie privée, 2025

Une psychiatre, soupçonnant l’une de ses patientes d’avoir été assassinée, mène l’enquête. Récit de réconciliation familiale, amoureuse et filiale, cette comédie légère emprunte bien des sentiers. La réalisation est plutôt exigeante, et l’on croise quelques silhouettes : Frederick Wiseman, Aurore Clément, Sophie Letourneur, clins d’œil à un certain cinéma dont le film se tient pourtant à distance. Sous ses atours transgénériques, citationnels, il ne satisfait qu’un certain état d’âme de classe : appartement bourgeois cosy, neige au dehors. Totalement vain, il pose cependant une question : qu’est-ce qui peut bien motiver l’entreprise d’un tel film ?

samedi 13 décembre 2025

Bi Gan, Resurrection, 2025

Le film s’ouvre sur une salle, un décor, une pellicule, une citation de L’Arroseur arrosé : annonce d’un film méta. Suivent les incarnations d’un même personnage, le révoleur, dans diverses séquences : la prison, le temple, l’arnaqueur, l’amoureux et la vampire.


Dans la troisième partie est révélée l’astuce, si décevante, qui permet à un enfant de deviner une carte lors d’un tour : dédouanement et aveu de l’esbroufe du film. Le dernier segment — les docks et le karaoké —, avec son plan-séquence, est la seule partie qui propose quelques images.


Sorte de Sullivan’s Travels chinois du XXIᵉ siècle, ce film abscons et prétentieux, visuellement affreux, use d’analogies lourdes et lorgne davantage vers Cloud Atlas que vers les Histoire(s) du cinéma. Il confirme, après Sirât et Un simple accident, l’aveuglement du jury de Cannes 2025, qui confond le cinéma avec une idée de la morale. Résurrection ne produit aucune renaissance, mais s’aligne sur les images de l’IA — ce qui constitue sans doute une manière d’être contemporain.

vendredi 12 décembre 2025

Jean Renoir, Les bas fonds, 1936

Adapté d’une pièce de Gorki (qui venait de mourir) — et dont Kurosawa fera, vingt ans plus tard, lui aussi une adaptation. On peut se demander ce qui a bien pu séduire ici les deux réalisateurs. C’est Renoir qui s’en sort le mieux, de loin.

Une pseudo-Russie où l’on parle français, où les personnages portent des noms russes et paient en roubles ; une pension de famille pour désoeuvrés qui tient de la cour des miracles ; une aspiration à s’évader de la misère ; un trio amoureux sur fond de déchéance aristocratique. 

Restent quelques scènes ou plans, témoins du talent de ses interprètes et de son réalisateur : l’intrusion de Gabin chez Jouvet, les monologues de Le Vigan, et quelques secondes saisies dans un encadrement.

jeudi 11 décembre 2025

Jalmari Helander, Sisu 2, 2025

Sisu 2 perd un peu en linéarité avec sa structure en deux temps, et son personnage mutique délègue en partie les coups et les sursauts à des prothèses mécaniques. Mais la formule reste la même, une bande dessinée d’action ultra-sanglante, doloriste, jusqu’au-boutiste, inventive, drôle et même émouvante dans son final, comme si cette figure christique, outrancière, de la résilience parvenait encore à nous offrir un support d’identification.


mercredi 10 décembre 2025

Renoir, la grande illusion, 1937

Structurée en trois parties ascendantes, de la promiscuité à la solitude (la caserne, le château, les alpages), La Grande Illusion met en scène quelques-uns des thèmes fondateurs de la littérature et de l’art (la fraternité, le sacrifice, la guerre, l’amour) ; il évoque aussi plus anecdotiquement des thématiques à la résonance contemporaine : le trouble du travestissement et le véganisme.

Porté par des typologies très marquées : la gouaille (Carette), la retenue (Stroheim), le populaire (Gabin), la distance aristocratique (Fresnay), c’est, avec Le Trou et Un condamné à mort s’est échappé, un des plus grands films d’évasion (et français).

Un chef-d’œuvre émouvant, humaniste et technique — remarquable par sa mise en scène et sa photographie.


lundi 8 décembre 2025

Mamoru Oshii, L’œuf de l’ange, 1985

Dans un monde en ruines, sans habitants, une jeune fille protège un œuf. Elle rencontre un homme qui la met en garde sur l’attention constante qu’elle doit lui accorder. Il parle du déluge. Des ombres de baleines font surgir des pêcheurs fantômes. Puis il casse l’œuf.

Principalement muet, ce conte noir — dont les références proviennent plus du romantisme occidental des ruines que du post-cataclysme japonais — parvient à éviter les écueils de ce type de récit cryptique et symbolico-religieux par sa puissance visuelle et sonore.

Un des premiers longs métrages du réalisateur de Ghost in the Shell et d’Avalon.

Isao Takahata, Mes voisins les yamada, 1999

Nonoko est oubliée sur un banc ; les balles des enfants restent de l’autre côté de la barrière : qui range la maison ?

Adapté du yonkoma de Hisaichi Ishii, Mes voisins les Yamada se distingue des productions phares du studio Ghibli par son graphisme esquissé, aquarellé et sa thématique du quotidien.

Cette succession de tranches de vie aborde, sous un couvert plutôt drôle, des problématiques comme celle qu’on appelle aujourd’hui la charge mentale.

Une réserve : certains accompagnements au piano prennent trop de place, comme si la musique cherchait à combler un vide que l’épure du dessin n’appelle pas.

dimanche 7 décembre 2025

Derek Jarman, Wittgenstein, 1993

Il y a là la tentative de réaliser le biopic d’un philosophe (et spécialement de Wittgenstein), et avec un défaut manifeste de moyens : fond noir, rares éléments de décor, vêtements très colorés. On pourrait saluer une sorte d’essence de la mise en scène, un retour aux origines foraines du cinéma. Mais on peut aussi ne pas s’enchanter devant cet académisme compassé, caricatural. Rien ici ne restitue la puissance poétique des textes de Wittgenstein, dont Jarman propose une lecture personnelle – pour ne pas dire à contre-sens –, un peu comme ces représentations burlesques des pièces de Beckett. Autoportrait par Wittgenstein, navet queer-arty-intello, plus que chant du cygne flamboyant.


samedi 6 décembre 2025

Fabrice Éboué, Gérald le conquérant, 2025

Reprenant le procédé du mockumentary et les regards caméra de The Office, déjà brillamment exploités dans Inside Jamel Comedy Club, Fabrice Éboué les applique ici au récit d’un furieux dingue qui veut créer un parc identitaire avant de basculer dans le terrorisme. Malgré l’intention salutaire de renvoyer tout le monde dos à dos, cette comédie mal écrite n’est jamais drôle : le premier ratage total de Fabrice Éboué, autrement mieux inspiré dans ses films précédents et dans sa brillante série.

vendredi 5 décembre 2025

Reedland, 2025

Les marais, une communauté, le meurtre d’une jeune fille. Polar étrange sur le désir des hommes – dont l’un va s’incarner dans le crime, l’autre se contenir et chercher, dans la dénonciation du premier, une tentative vaine d’exutoire.

Le film lorgne parfois vers le cinéma de Dumont (le Nord).

La photographie et le travail sonore – quelque part entre Francisco López et les drones atmosphériques du cinéma de Lynch – sont magnifiques.

Il y a quelques incongruités scénaristiques (à la limite du fantastique) et certains éléments sont sans doute trop appuyés ou trop ténus (la manière de rétorquer, la vengeance trop faible, le sort réservé au cheval), mais c’est l’un des meilleurs films de l’année, l’un des plus originaux.

mercredi 3 décembre 2025

Gremillon, Gueule d’amour, 1937

Deux villes : Orange, Paris ; une certaine typicité ; une galerie de personnages ; des acteurs admirables, dont Gabin et Mireille Balin, et une histoire d’amour — sur fond de différences de classes sociales et d’un certain idéalisme. Comédie qui se finit dramatiquement, Gueule d’amour est une démonstration de génie de la réalisation — à partir d’un canevas insignifiant.

mardi 2 décembre 2025

David Mackenzie, Relay, 2025

Dans le genre thriller, série B mélancolique et tendue, à New York où deux solitudes se frôlent, Relay est plutôt plaisant : les acteurs sont bons et la réalisation est fluide — jusqu’à un moment du récit, un retournement de situation en dépit de tout ce qui avait été mis en place. Un film, en quelque sorte, post-factuel, post-cumulatif, cas d’école de la négligence et du foutage de gueule scénaristique.

Hamnet, 2025

Une sorcière en lien avec la nature et les éléments épouse un gantier. Ils ont une fille puis des jumeaux. Lui part travailler à Londres, el...